lire : À quoi sert le cerf ?

en ce début Avril, Patrice Cousin vous propose ce petit texte extrait de « La double vie de mes chaussettes », une nouvelle qui ravira ceux qui « adorent » la chasse à courre :

À quoi sert le cerf

Allez, hop, un de plus qui ne traînera plus dans la rue ! C’est ainsi que le chien Moka est arrivé pour la première fois à la SPA.

Dès sa naissance, tout juste sevré, son vilain maître l’a jeté à la rue, qui est devenue son domaine pendant presque deux mois.

Le froid, la difficulté à trouver sa nourriture, plus les parrains de quartier qui veulent vous dominer, sous prétexte que vous êtes jeune et noir ! Ça forge le caractère.
Très tôt Moka a su se défiler, éviter les bagarres, très vite, il a compris le poids de la parole.

Et soudain, son univers bascule ; les cages, les vaccins, cette promiscuité qu’il avait si bien évités dans la rue, là rien à faire, il fallait subir.

Intelligent, sans aucun doute, et au-dessus de la moyenne, Moka a les neurones alertes. Aux tests de QI, il dépasserait les 115. La conversion du monde animal à l’aune des humains le placerait tout en haut de la hiérarchie !
Très rapidement il a compris comment se faire adopter ; ne plus rester dans ce chenil qui empeste, malgré tout le soin du personnel.

Une maison avenante lui a ouvert ses portes. Un maître gentil et pas souvent là, une épouse douce, mais qui avait peu d’intérêt pour les canidés, accaparée par les soins à donner à son « adorable » bambin prénommé, de façon grotesque, Charles-Louis.
Lequel Charles-Louis n’aimait pas les chiens. À chaque occasion, sournoisement, il tirait Moka par la queue, avec violence, si bien qu’un jour… Moka le surprit et lui arracha ses attributs. Il en fit un castrat.
Ce n’était sans doute pas la carrière que lui destinaient ses parents !

Oui, mais… Pour Moka, retour à la SPA…

Une gentille fille l’adopta au bout de 2 jours seulement, un record !
Ah, ça, Moka savait s’y prendre. Il partit donc à la campagne.

Par bonheur, il n’y avait pas de charmant bambin dans cette nouvelle maison. La jeune Eleanor, s’occupait du secrétariat de son père, et Moka découvrit le socialisme, la lutte des classes…
Ces causeries sans fin, à enfiler des diptères, à malmener les muscidés ont fini par lasser Moka. Il s’est enfui de cette maison, accueillante sans doute, mais le syndicalisme, le socialisme, la lutte des classes ! Ce n’est pas une vie de chien.

Alors ? Alors, retour à la rue, plus précisément à la campagne, Eleanor demeurait à Fontaine-en-Sologne, tout à côté de Cheverny, le célèbre château qui inspira Moulinsart à Hergé, c’est là que le porta son errance.

Le flair en alerte, Moka sut vite trouver une pitance abondante dans les communs du Château du Marquis de Vibraye, au milieu de la meute d’une centaine de chiens anglo-français. Avec son QI, Moka n’eut aucun mal à s’adapter au langage de ce lieu. Il s’ouvrit un chemin caché qui lui permettait chaque jour de venir se remplir la panse à peu de frais : quand il y en a pour cent, un de plus un de moins, ça ne se voit pas !
Une vie de pacha : la meute ne connaissant que la forêt, Moka leur racontait la ville. Ils lui parlaient de cors et de bois de cerfs, il répondait klaxons et pollution. Tous faisaient cercle autour de Moka lorsqu’il commençait un nouveau récit. Et Moka écoutait leur vie : courir derrière des cerfs qui ne leur avaient rien fait, avec des pantins rouges ridicules, perchés haut sur leurs chevaux, s’époumonant dans des clairons tout tordus…

Moka les pressait de questions : à quoi sert cette chasse aux cerfs ? Et tout ce décorum qui embaume la forêt d’un fumet de linceul ?

Il réfléchissait ; les soirées passées à écouter le père d’Eleanor lui dictant « le Manifeste du Parti communiste » lui revinrent en mémoire. Il était indigné que l’on puisse faire souffrir ces cerfs pour le seul plaisir de la tradition, cette survivance du Moyen-âge.

Un jeudi soir, après le repas, au lieu de regagner sa niche forestière, il réunit la meute et leur ouvrit les œillères.

Le dimanche suivant, à l’heure de réunir la meute pour aller forcer le cerf avec Monsieur le Marquis et toute sa suite d’invités de nobles lignées, l’impensable se produisit : la meute se mit en grève, refusa de sortir du chenil. Les gardes, affolés, ne sachant que faire, allèrent rendre compte à Monsieur le Marquis dont la seule réaction fut de tomber de cheval. Il se brisa le col.
Il eut un bel enterrement, et depuis ce jour, il n’y eut plus de chasse à courre au château de Cheverny….

Cela fait maintenant deux ans que Moka nous raconte ses histoires et coule des jours paisibles au milieu de mes chaussettes rouges.

 

4 thoughts to “lire : À quoi sert le cerf ?”

  1. Le château de Cheverny est bien le château du Capitaine Haddock. La chasse à courre y est toujours pratiquée !

  2. J’adore ce genre d’histoire, surtout quand ça finit mal pour les tortionnaires d’animaux. Moka ne pourrait-il pas s’introduire dans un élevage de taureaux de corrida pour leur apprendre la grève ou comment encorner le pantin au chiffon rouge ?

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