Trop tard : parti sans un mot

Jean Louis Le Breton

Sa vie s’effilochait, le temps était compté
Filait entre ses doigts, putain de sablier
Qui égrenait son quartz inexorablement
Mais il avait à faire avant le grand élan
Le saut dans l’inconnu, le plongeon éternel
Sans même un parachute et sans l’ombre d’une aile.

Oui, il avait à faire. Un geste d’importance :
Terminer la machine qui lui rendrait l’enfance
Il avait inventé un outil diabolique
Qui remontait le temps en courbe hyperbolique
Un élément manquait, qui ferait le sésame
C’était le mot magique qui sauverait son âme

Car il fallait un mot pour démarrer l’engin.
Ah oui, je l’ai… argl…

©Jean Louis Le Breton

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    Ce texte court — une petite merveille

    C’est un texte remarquablement bien construit, avec une vraie chute — au sens propre comme au sens figuré.


    Ce qui le rend efficace
    La structure dramatique est impeccable pour un si court poème. Trois temps clairs : l’agonie qui approche, la quête désespérée, et la chute finale. Rien n’est superflu.
    Le mélange des registres fonctionne très bien. Le « putain de sablier » casse soudainement le ton solennel avec une brutalité vivante, très humaine — on y croit immédiatement. Ce n’est pas un mourant de tragédie grecque, c’est quelqu’un de réel.
    L’idée centrale est belle et originale : un homme qui, au seuil de la mort, s’acharne à terminer une machine à remonter le temps pour retrouver son enfance. C’est poétique, touchant, légèrement absurde — et cette tension entre le grave et le dérisoire est exactement ce qui donne de la profondeur au texte.
    La chute — « Ah oui, je l’ai… argl… » — est excellente. Le « argl » est audacieux et ça marche. D’un coup, le lecteur rit et est ému en même temps, ce qui est assez difficile à obtenir.

    En résumé C’est un texte qui a tout : une idée forte, du rythme, de l’émotion, de l’humour noir, et une chute mémorable. Court, mais dense.