La double vie de mes chaussettes

La double vie de mes chaussettes

Comment pouvez-vous expliquer ce mystère, que nous avons tous vécu un jour ou l’autre : où donc a disparu la deuxième chaussette ?

– Anne-Marie ! Où as-tu rangé mes chaussettes ?

Je le confesse : je ne fais pas la lessive, pas plus que je ne m’occupe du linge ; quand quelque chose ne va pas, j’appelle ma femme à l’aide.

Cela fait bientôt cinquante ans que j’appelle Anne-Marie lorsqu’il me manque une chaussette. Et je vous assure, je l’ai surveillée, mais chut, ne lui répétez surtout pas.

Elle met bien les chaussettes par deux dans la machine : dans le tas de vêtements que je laisse devant le panier à linge, elle trie et marie celles de mes chaussettes qui doivent l’être.

La lessive est une tâche qui revient très vite, et le panier, tout petit, n’a pas le temps de déborder. Autant dire que la machine à laver est rarement pleine.

Et là, dans ce misérable petit tas de vêtements, impossible de retrouver trois fois deux chaussettes. Ce n’est pourtant pas grand-chose,

6 misérables petits bouts de chausse.

J’en ai déduit que mes chaussettes avaient une vie bien à elles.

Et vous ?

Vous mettez à la machine deux chaussettes bleues, quatre chaussettes noires (sans jeu de mots) logiquement, quand la lessive est terminée, vous avez deux chaussettes bleues et quatre chaussettes noires ?

Enfin, peut-être.

Voici une semaine, il manque une chaussette, une noire, remplacée par une rouge ! Disparue, envolée, échangée.

J’ai bien mes trois paires, enfin, non, six chaussettes, mais pas trois paires…

Voici trois mois déjà, je me souviens : j’avais mis une rouge à l’orphelinat. Depuis, elle se morfondait au rez-de-chaussée des tiroirs à chaussettes. Je ne lui rendais même plus visite.

Et aujourd’hui, hop, voilà sa moitié qui réapparaît !

Comme la Pomponnette ! J’ai à nouveau une paire rouge, de celles qui me plaisent tant, en fil d’Écosse, d’un excellent faiseur, très confortables…

Mais j’y perds une paire… de noires.

Je jette rageusement, et injustement, il n’y a pas d’autre mot, cette maudite noire à l’orphelinat où elle aura un lit tout chaud, tout juste libéré !

Alors, cette noire qui me manque : comment a-t-elle pu disparaître ainsi ? Aurait-elle été victime d’un odieux acte raciste ? Faut-il y voir la main du Ku Klux Klan ?

Je me refuse à le croire, mais le fait est là : elle a disparu me laissant avec une pauvre orpheline sur les bras !

Cette rouge, cette revenante, comme dans les foyers recomposés, pour la réintégrer, il me faudrait faire des concessions ; y suis-je disposé ? À ma place, que feriez-vous ?

Puis je lui pardonner son escapade ?

Avec qui s’est-elle enfuie ? Aurait-elle eu des sentiments pour une vulgaire chaussette de coton ? Et de quelle couleur ? Je vous le demande ?

Cette inconstance freinait mon enthousiasme !

M’avait-elle quitté pour incompatibilité d’humeur, mes ongles seraient-ils trop longs ? Je lave mes pieds très régulièrement, c’est un rituel : le premier de chaque mois !

Avait-elle une raison valable de s’enfuir, sans même un petit mot d’excuse ? Rien : le vide, le néant. Que signifiait ce retour de la chaussette rouge ?

Sans crier gare, elle revient, en catimini, sur la pointe des pieds ; elle se marie avec une noire, sur les traces de Henry Beyle ? *

Une affirmation de non-racisme chez les rouges ?

Cherchait-elle à me provoquer ?

Je me défends d’être raciste… mais j’aime mieux mes deux chaussettes de même couleur !

Cela se fait ainsi depuis des lustres, voire davantage, par conformisme, sans doute ; en agissant ainsi, veut-elle me traiter de réac ?

«Penser contre son temps, c’est de l’héroïsme. Mais le dire, c’est de la folie».

Comme Ionesco, pour ne pas faire de folie, je les mets par paires de même couleur !

Mais alors, cette chaussette rouge, comment a-t-elle pu revenir là ?

Où s’était-elle perdue ? Aurait-elle été daltonienne ?

Il va falloir vérifier dans mes bleues, et dans les vertes aussi, m’assurer qu’un ménage à trois ne soit passé inaperçu ?

Serais-je rétrograde en refusant ces mœurs dissolues chez les chaussettes ? Faut-il au contraire accepter ces « trouples », ces ménages

à trois comme l’on dit dans les milieux branchouilles ?

*Henry Beyle autrement appelé Stendhal, a écrit « Le Rouge et le Noir ».

Ce néologisme de trio et de couple se rencontre le plus souvent chez les homos, et donc tout naturellement chez les chaussettes.

Pourquoi elles dites-vous ?

Mais ne passent-elles pas la plus grande partie de leur vie dans un tiroir, l’une dans l’autre ?

Comment donc éviter la perte de ses chaussettes… vaste programme qui n’a pas trouvé sa solution. J’en aurais bien une, mais l’ennui naît de la monotonie, et toutes mes chaussettes… uniformément rouges ?

Voilà comment la vie dissolue d’une chaussette m’a permis de vous entretenir :

– de tolérance,

– d’homosexualité,

– de racisme,

– de fidélité,

– de sociologie,

– d’adoption…

La prochaine fois, j’irai pieds nus.

à SOS en Albret, un jour de Noël 2016